Marion a rencontré le groupe OBSYD

Pour BGP Music Live : Marion Boesch
Pour OBSYD : Phil & Fred
1. Vous avez baptisé votre son le Controlled Rot (ndlr :la pourriture maîtrisée). C’est
une image qui assume une certaine violence, mais aussi une forme de contrôle,
presque de discipline artistique. Comment cet équilibre entre chaos et maîtrise se
traduit-il concrètement dans votre processus de composition ?
Phil : A mon sens, ce son est dû à trois éléments : les choix de composition, le son des instruments et le jeu des musiciens. La composition crée un mélange équilibré entre tension et apaisement. A l'échelle d’un morceau, on a souvent des montées en agressivité suivies par des passages plus calmes et mélodiques, et ce mélange crée une atmosphère particulière. On retrouve cela au niveau des sonorités, avec l'utilisation successive d'intervalles dissonants voire inquiétants et d'harmonies plus douces et rassurantes comme les tierces, parfois au sein d’un même riff. Nous avons travaillé le son des instruments de manière à mettre très en avant les fréquences low mid, qui donnent énormément de corps et de rondeur au son et qui viennent contrebalancer l'âpreté des riffs.
Personnellement, mon jeu de guitare dans Obsyd contient assez peu de power chords en comparaison de ce que j'ai pu faire dans d'autres groupes, et beaucoup plus de phrasés en single note ou en octaves simples avec pas mal de vibrato. Le but recherché est d’ajouter une sorte de groove dans les passages lents ou mid tempo, et de souligner la rondeur des low mid. Tout cela contribue à forger une identité sonore qui nous est propre.
Fred : Le controlled rot symbolise pour nous le fait de laisser décanter (nos influences, nos expériences...), et de voir ce que ça donne ! Littéralement, cela signifie “pourriture contrôlée”, comme quelque chose que tu laisses volontairement fermenter car tu sais que quelque chose d’autre va naître. Le principe du compost, en somme : tu mets ensemble tout ce qui traine, tu laisse mariner, tu mélanges et tu nous trouves au fond du jardin, prêts à fertiliser le sol pour nourrir une plante, un arbre, une fleur... Obsyd c’est un genre au croisement du sludge, du death, du stoner... La ou le death est plutôt technique et carré, le sludge, lui, bave un peu plus, le stoner est plus traînant, ça déborde. De la aussi le terme de pourriture contrôlée, on fait du sale, mais on le fait bien !
2. The Ones with the Book s’attaque au rapport au dogme et à l’emprise des certitudes collectives qui est une thématique qui résonne particulièrement aujourd’hui. Est-ce que l’état du monde influe directement sur votre écriture, ou est-ce une réflexion qui était déjà là avant que l’actualité vienne lui donner ce relief ?
Fred : J'ai toujours été fasciné par les religions, la spiritualité, les mythes... et j’ai toujours écrit sur ce thème. Ce qui n’a absolument rien d’original dans le metal, d’ailleurs, seules les approches changent. Moi je n’ai rien contre les religions en soi, mais c’est vraiment le côté dogmatique des religions du livre qui me rend dingue. Suis les règles ou tu seras montré du doigt, tu perdras ta place au paradis... Où est la liberté dans tout ça ? Ou est le message de paix du Christ ? Où se trouve la soi-disant miséricorde divine ? Le dieu de l’ancien testament n’a rien de bon ou de miséricordieux. Et la confession, pfffff... tu peux être la pire ordure, du moment que tu vas à confesse de temps en temps, c’est ok ? D'autant plus dans notre pays ou moins de la moitié des gens se disent croyants, toutes religions confondues, ou on montre du doigt toute une partie de la population en se basant sur des fantasmes, alors que tous ont la même vision conservatrice et patriarcale, basée sur le même livre, qui lui-même a été pompé sur des mythes plus anciens, déformés pour etablir un peu plus de contrôle sur les gens. Pour moi la spiritualité c’est une affaire privée, intime même. Qu’on laisse les gens qui pratiquent en paix, et qu’on foute la paix aux autres.
3. La noirceur de 136 est-elle un choix artistique assumé ou le reflet direct de ce que
vous traversez en tant qu’individus ?
Fred : Est-ce que l’art qu’on pratique est vraiment un choix ? Je veux dire en tant qu’artiste, est-ce que j’ai vraiment prise sur ce qui sort de mon esprit ? Évidemment quand tu prends ta gratte et que tu te mets à composer, tu as le contrôle d’une partie du processus créatif, mais il y a aussi une grande partie de hasard, en tout cas en ce qui me concerne. Parfois tu te dis “j’ai envie d'écrire un riff un peu black” et tu finis avec un truc punk, et c’est ok. Et c’est bien sûr un reflet de ce qu’on traverse, mais je dirais de tout ce qu’on a pu traverser jusqu'à présent. L’art c’est un moyen d’expression, une façon de lire le monde, et de dire aux autres ce que toi tu en vois, a travers ton expérience, tes traumas, tes combats, tes espoirs et tes déceptions. Le thème qui revient beaucoup dans 136 c’est la colère. Est-ce que c’est si noir que ca, je ne sais pas... mais il y a clairement une volonté de balancer certaines rancœurs à l'encontre d’une génération qui pour moi nous a tous laissé tomber. Exprimer la colère n’est jamais facile. Dis le trop gentiment et personne ne va y prêter attention. Dis le trop fort et on va t’ostraciser. Du coup on fait comment ? La musique est un des meilleurs moyens d’expression pour ce genre de chose, parce que tu peux travailler le propos, et le mettre en musique pour l’appuyer. L’ambiance porte le sentiment, et ça passe mieux. Et on a tous vécu des trucs difficiles en tant qu’humain, tout simplement, surtout depuis quelques années ou la vie devient dure pour de plus en plus de monde. Mais dans cette noirceur, il faut lire entre les lignes. Je pense que beaucoup d’espoir se cache dans cet EP, en tout cas un appel à ne pas se résigner, un message qui dirait “tu n’es pas seul dans ta colère”.
4. Vous avez attendu deux ans entre votre première répétition et la sortie du premier
single (publié deux ans jour pour jour plus tard). Ce temps semble délibéré dans un
contexte où la plupart des groupes cherchent à exister vite. Qu’est-ce que ce temps
vous a permis de construire que la précipitation aurait compromis ?
Phil : On a quand même sorti deux autres singles sur les plateformes auparavant : Bright Shall Be The Darkness et Saturnus 21 Niner. Ces deux titres sont largement ignorés car ils ne figurent pas sur l’EP, on va trouver un moyen d’y remédier. Cela dit, tu as globalement raison sur ce point : nous avons pris notre temps. Nous avons voulu faire maturer les compos afin de nous les approprier et de les ressentir. Nous avons retravaillé certains titres et en avons écarté d’autres pour élaborer une proposition homogène et pertinente pour le public. Nous avons pris le temps d’effectuer différents enregistrements afin de sculpter notre son et notre jeu. En fin de compte, nous avons pris soin de digérer nos diverses influences et expériences et de faire fermenter le tout pour faire naître cette entité originale qu’est Obsyd.
5. Dans 136, les textes habitent votre musique. C’est une posture d’écriture qui
suppose que les deux sont pensés ensemble, ou que l’un précède
systématiquement l’autre ? Et jusqu’où les paroles peuvent-elles changer la
trajectoire d’un morceau en cours de composition ?
Fred : Il n’y a pas de règle. J’ai des textes déjà écrits, dans le téléphone, sur des carnets... je vais fouiller dedans régulièrement pour voir si ça peut coller sur tel ou tel riff, telle ou telle ambiance. Parfois rien ne colle, alors je fais appel à ce que m’inspire la musique, ou je tente un truc en improvisant, et le texte vient comme ça. D’autres fois, juste le titre provisoire me permet de trouver le sujet... Ou alors j'écris avec un certain rythme en imaginant en même temps la musique qui va le porter.
Les paroles peuvent bien sûr influencer la trajectoire, si l’ordre des mots ne peut pas changer sans déformer le propos, alors c’est la musique qui change. Mais l’inverse est possible aussi, on enlève un mot, on ajoute une phrase... On ne s’impose rien, on ne se refuse rien, on explore, on triture... on crée, tout simplement.
La seule posture, c’est que le texte doit avoir du sens, il doit percuter, laisser une trace. Je pense que 136 pose bien les bases de tout ça.
Merci d'avoir pris le temps pour cette interview.
Marion B.
pour BGP MUSIC LIVE





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