Zeal & Ardor - ChoniK de « Zeal & Ardor »


Label : MVKA

Avant-Garde Metal

Sortie : 11/02/2022



Que se serait-il passé si les esclaves noirs américains avaient choisi Satan au lieu de Jésus ?

Non, ce n’est pas une énième uchronie de Philip K. Dick, mais plutôt la question que se posa Manuel Gagneux en 2013 lorsqu’il débuta son projet solo. Zeal and Ardor naquit alors d’un post sur le forum 4chan, lorsque l’artiste demanda aux agoristes de lui soumettre des genres musicaux pour une composition n’excédant pas trente minutes de travail. Il prit la réponse d’un troll au pied de la lettre lorsque celui-ci lui soumit la fusion entre « musique de nègre » et Black Metal, les deux genres étant antagonistes par nature. En 2014, Gagneux publia le premier album Zeal and Ardor sur Bandcamp. L’exercice se révéla être un véritable projet lorsque Manuel signait chez Mvka, label de second groupe Birdmask. Il fut rejoint en 2016 par Denis Wagner, Marc Obrist, Tiziano Volante, Mia Rafaela Dieu et Marco von Allmen lors de la composition de l’album Stranger Fruits. Depuis 2014, Zeal and Ardor publie un album tous les deux ans, de Zeal and Ardor premier du nom au nouvel album éponyme, sorti en début d’année 2022. Faut-t-il voir en cette cyclicité un signe d’une potentielle fin de projet ? Certainement pas, Manuel Gagneux ne se dit pas spirituel nonobstant l’atmosphère religieuse émanant de ses compositions. Gagneux est empli de culture biblique, influençant très largement les lyrics et la mélodie de ses compositions. Je propose alors d’analyser ce nouvel album biennal par la thématique de la théologie.


L’album susmentionné se constitue de 14 titres. Si l’on se permet des analogismes, le 14 nissan est la date à laquelle Moïse entama le pèlerinage avec les israélites, fuyant l’esclavagisme du Pharaon à dessein de rejoindre la terre promise. En effet, l’album débute avec un énième titre éponyme, qui fut le même opus clôturant l’album de 2014. Un bruit lourd de synthétiseur maussade rappelant une alarme, les esclaves s’affranchissent, suivant Moïse, look alive, ‘cause we got a new king, et fuient. Run est le second titre. Une ambiance de tension envahit l’auditeur, sur le fond d’ostinatii vocal ‘Run, run, run’ et instrumental sur lesquels se dépose en filigrane, un son dans le lointain, emprunté au Black Metal atmosphérique. Trêve de bondieuseries, Death to the Holy rappelle l’anathème, sujet principal du projet. Manuel Gagneux fait ici référence à sa philosophie sociétale, l’abolition des sacro-saints tabous planant autour du mythe de l’appropriation culturelle, sans laquelle aucun projet de fusion n’aurait jamais émergé[1], dressant alors un panégyrique de la contre-culture.


Le working chant fait son retour dans les titres Church Burns, Hold your head low et Feed the Machine. Celui-ci effectue un discret clin d’œil au premier album éponyme avec le vers Bellator Halli Rha, unique parole du refrain, qui est gutturalisé. Cette phrase tirée du Lemegeton Clavicula Salomonis, un traité de magie rituelle anonyme du XVIIème siècle. Selon l’interprétation de Crowley, écrivain occultiste anglais de la fin du XIXème, cette phrase serait une invocation d’un esprit se matérialisant en forme humaine parlant la langue de son invocateur. Nul besoin ici de tirer une quelquonque signification, Zeal and Ardor regorge d’ésotérisme, apportant à ses titres toute l’atmosphère sur laquelle ils se construisent.


Je mets un point d’honneur sur l’opus Götterdämmerung, germanophilie oblige. Nous pouvons y voir ici une référence au Crépsucule des dieux, dernier drame musical Den Ring des Nibelungen, opéra de Richard Wagner, glorifiant les anciens dieux nordiques. Il s’agit ici de l’opus le plus agressif de l’album, Gagneux introduit ce titre par le riff principal, constitué 4*4 doubles croches jouées en ostinato sur la première corde, puis sur les deuxième et troisième cordes pour le contrechant. Nous sommes au cœur du morceau au bout de 5 secondes. La description de celui-ci par Manuel Gagneux résume tout : “No gimmicks, no frills, no distractions, just rage. Most of it is in German commanding your attention and heralding the dawn of a new point of view. This is Götterdämmerung.” (« Pas de gimmicks, pas de fioritures, pas de distraction, mais que de la rage. La plupart des paroles sont en allemand, dominant votre attention et annonce l’aube d’un nouveau point de vue, c’est le crépuscule des dieux »).


Cet album biennal se ponctue de courts intermèdes fusionnant le Metal et l’électro rappelant Geiz, le projet de musique électronique de Manuel Gagneux. Je cite ici Emersion. A l’instar de sa définition astronomique, le riff principal et la double pédale réapparaissent brusquement, coupant d’un coup sec et sans transition la mélopée occultante jouée au synthétiseur. Le titre clôturant l’album nommé A H I L, (‘All Hope is Lost’) jouée entièrement au synthétiseur fait office de postface à la dystopie musicale dans laquelle nous nous sommes retrouvés immergés durant ces dernières quarante minutes.

En bref, cet album se nourrit essentiellement de culture biblique, le working-chant, élément structurant de Zeal and Ardor se fait plus rare, moins fort, mais néanmoins présent, laissant place à l’instrumental, plus électro, plus brutale sur certains titres, ne s’égarant toutefois jamais du leitmotiv propre au groupe.


Mathieu F.

Pour BGP MUSIC LIVE

[1] https://www.revolvermag.com/music/slavery-and-satanism-inside-zeal-ardors-controversial-take-black-metal



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